Réflexions sur les stratégies financières dans le secteur de la santé


Auteurs : P. Garassus | Ecrit le 11/07/14 | envoyer l'article par mail envoyer par mail | impression Imprimer

Comme rappelé dans l’éditorial de juillet, l’année 2014 est marquée par le réveil des activités économiques de fusion - acquisition dans les différents secteurs de la santé.

Evoquer le sujet paraît toujours délicat tant la régulation administrative est forte et parler d’analyse financière ou de stratégie capitalistique est presque iconoclaste.

Mais les agents économiques qui étudient notre secteur et le moment venu orientent les investissements ne sont en rien innocents de ce particularisme. A défaut d’en jouer, ils transforment selon les cas, cette singularité en « pertinence » de croissance ou en « refuge » face à l’instabilité ambiante.

Ainsi parler d’argent est soit une incongruité, soit une abstraction pour certains. D’où l’allusion au sexe des anges...

Mais qu’on le veuille ou non, la réalité économique est bien là. Sur des marchés solvables, la croissance potentielle des dépenses de santé peut à juste titre orienter l’investisseur et/ou les grandes compagnies du secteur de la santé. Comment ne pas considérer que 9,3% du PIB des 34 pays de l’OCDE (1) ne représente pas une somme colossale susceptible d’intéresser un agent économique.

Et que l’action conjointe du vieillissement des populations et du renchérissement des moyens médicaux innovants (2) vont continuer à exercer une pression positive à la croissance des dépenses. Nos « Welfare States » craquent sous la charge de la protection sociale mais résistent y compris en temps de crise, pour maintenir un niveau de couverture et d’accès aux soins optimal.

Cependant tout déséquilibre a des conséquences, y compris quand il est budgétaire. Et le risque de rationnement ou de limitation aux nouveaux moyens thérapeutiques existe déjà dans certains pays européens plus durement touchés que d’autres.

Se trouve ainsi dessiné un paysage hétérogène où l’attente est forte mais la contrainte également. Ainsi la définition d’une stratégie gagnante dépend d’une analyse fine des marchés, de leur stabilité mais aussi du prix octroyé aux nouveaux entrants.

Les coopérations d’acteurs pointent leur nez mais sur des modèles tarifaires au mieux instables mais le plus souvent à peine ébauchés. Les blockbusters sont en perte de vitesse, l’approche internationale impose parfois des raisons fiscales que la raison marketing ignore, le « corporate » voyage bien au-delà des frontières tout en respectant un espace économique solvable bien dessiné. Il n’y a plus de miracle émergent, mais des marchés spécifiques à analyser.

Trois exemples ont suscité notre attention. Medtronic tout d’abord. Le journal « Les Echos » confirme (3) le 16 juin le rachat de Covidien par Medtronic pour une somme de 42,9 milliards de dollars (31,7 milliards d’euros) valorisant le titre à 93,22 dollars.

Cette acquisition majeure dans le secteur du dispositif médical traduit un principe de concentration progressive du secteur qui restait « relativement » morcelé.

En effet ce secteur est connu pour associer des Majors et bon nombre de petites et moyennes entreprises innovantes. A une stratégie commerciale optimisée viennent s’ajouter des perspectives fiscales attractives, la nouvelle entité devant être basée en Irlande. Le taux d’imposition des sociétés y est en effet très attractif soit 12,5% contre 35% aux USA.

On se trouve donc au cœur d’une guerre industrielle dont un des arbitres est la fiscalité avec des concurrences qui, en d’autres temps et pour d’autres sujets, seraient qualifiées de déloyales au sein même de l’espace Européen.

Les « fusions fiscales » sont-elles appelées à se développer ? L’Europe en situation concurrentielle face à une économie mondiale contraignante, a-t-elle raison de se cannibaliser pour acquérir des parts de marché ?

Quelles que soient les raisons, multiples et complexes, on ne doute pour autant pas de la logique industrielle intrinsèque à ce projet qui a ciblé pour ces deux sociétés la convergence de leurs portefeuilles avant d’arbitrer en faveur d’optimisations stratégiques.

Inversement Pfizer n’a pu mener à terme sa stratégie de conquête sur AstraZeneca. Il n’est pas en nos moyens de connaître toutes les raisons de cet échec. Mais il n’est peut-être pas inutile d’en rappeler une d’entre elles, à savoir un certain protectionnisme national sur des industries sensibles. En mai Pfizer avait publié une offre de rachat de 117 milliards de dollars (87 milliards d’euros) sur AstraZeneca. Le maintien d’une recherche et développement active au Royaume-Uni a joué un rôle certain dans la négociation, indépendamment du montant même de l’offre. Les industries de santé sont des employeurs importants en Europe et on ne saurait considérer pour un gouvernement, fut-il libéral, l’arrivée d’un actionnaire principal américain sans appréhension pour l’emploi. Autre exemple, AbbVie pour Shire, toujours selon un courant atlantique abordant le Royaume-Uni depuis les USA.

La diversification, le renouvellement des brevets, l’orientation vers de nouvelles filières thérapeutiques influencent profondément les marchés. En reprenant les données publiées par Fortune (4) on apprend que l’action Pfizer n’a augmenté que de 22,9% (de mai 2006 à mai 2014) comparée à 48,8% concernant l’indice S&P 500 moyen et 93,8% pour Roche et même 104,1% pour Bristol-Myers-Squibb.

Nous ne doutons pas pour autant de la poursuite du développement en recherchant un nouveau modèle de croissance afin de rejoindre le « numéro 1 » mondial le Suisse Novartis.

Ce même groupe Pfizer cherche à diversifier ses acquisitions et les biotechnologies (dont Cellectis en France) sont un des cœurs de cible.

Nous reviendrons sur les biotechnologies qui sont un des secteurs capable d’attirer de nouveaux investisseurs lourds tant ses promesses de développement sont importantes.

Enfin, plus hexagonale et limitée en montant, le rachat du groupe d’hôpitaux privés Générale de Santé par Ramsay est un événement authentique (5). Inférieure de peu à un milliard d’euros, la transaction est quand même très significative sur un marché que certains ont considéré comme sinistré depuis le début de la crise économique de 2008.

Avec le concours de Crédit Agricole Assurance, cette fondation australienne reprend le principal groupe privé français alors que les concurrents de moindre taille sont pour la plupart propriétés de fonds d’investissements étrangers.

Il s’agit de la seule opération très significative du secteur depuis la constitution des groupes Vitalia (Hedge Fund Blackstone) et Capio (Hedge Funds Nordic Capital et Apax) initialement sur des montages de type LBO.

La rentabilité intrinsèque des cliniques privées est faible mais l’opérateur est expérimenté, la position dominante sur ce marché très fragmenté restant un avantage stratégique.

Ramsay rejoint ainsi un autre champion européen des hôpitaux privés, le groupe allemand Fresenius qui a d’abord acquis les cliniques Helios puis dans un second temps après un premier rejet d’OPA les cliniques du groupe Rhoen-Klinikum en Allemagne.

Ce nouveau groupe d’hôpitaux représente à lui seul plus de six milliards d’euros de chiffre d’affaires. Fresenius face à un concurrent potentiel B-Braun propriétaire du groupe d’hôpitaux Asklepios, s’assure ainsi une position privilégiée y compris pour la diffusion de ses propres produits.

En effet la complémentarité des fonctions de soins fera que demain c’est bien la coordination des acteurs qui va primer. Une capacité d’approche plus « globalisante » du marché sera probablement un atout.

Marché en croissance, opportunités de développement certes mais tout cela exige une justesse du positionnement stratégique. Les alternatives aux soins lourds et complexes, la médecine prédictive et la médecine personnalisée vont à coup sûr bouleverser la croissance de l’économie de santé. Ainsi l’exemple pertinent du diagnostic sanguin personnel à domicile (6) risque certes d’impacter sur le secteur de l’analyse biologique dans son ensemble mais aussi modifier le recours aux soins et donc aux établissements hospitaliers.

Quel sera l’hôpital de demain, un bâtiment ou un service « sans les murs » ouvert au public ? Quels seront les futurs médicaments, les chimiothérapies seront-elles toujours en perfusion et de délivrance hospitalière ?

Quelle sera la chirurgie en ambulatoire, un court passage au bloc et une télésurveillance à domicile ?

Et enfin, quels seront les outils du lien, supports informatiques et travail en réseau avec de nouveaux professionnels ?

Toutes ces questions méritent notre éclairage, les moyens seront à trouver pour réussir cette révolution permanente qu’est l’innovation thérapeutique.

Qu’une lecture purement financière réductionniste effraie certains, nous n’en doutons pas. Pourtant nous aurons besoin d’une approche conjointe avec les investisseurs d’aujourd’hui pour les soins de demain.

1 – Health expenditure in relation to GDP. In “Health at a Glance 2013”, OECD Indicators 2013.

2 – Longer lives mean more diseases of old age and rising costs. Andrew Jack, Financial Times June 29, 2014.

3 – Les Echos, 16 juin 2014.

4 – Fortune, “Big pharma’s small wonder” by Erika Fry. June 16, 2014.

5 – Le Monde. « La Générale de santé passe sous contrôle australien pour 945 millions d’euros » par Jean-Baptiste Jacquin, Le Monde 16 juin 2014.

6 – Fortune, “New Blood” by Roger Parloff, June 30, 2014.


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